Retour sur le coup d’État du 10 novembre 2019 contre le président Evo Morales et la victoire éclatante du MAS aux derniers élections législatives d'octobre 2020.

La démission du président bolivien Evo Morales le 10 novembre 2019, sur une demande expresse du général Williams Kaliman, chef des forces armées ne peut être qualifiée qu’un putsch. Cette intervention du chef militaire avait provoquée de vives polémiques dans le monde entier. Le départ de Morales qui avait trouvé asile au Mexique, doit-il être vu comme un coup d’État ? C’est la question que posait la presse internationale il y a pratiquement un an. Pour comprendre la situation qui prévalait en novembre 2019 reprenons cette déclaration forcément lourde de sens du dirigeant du MAS Evo Morales, le 10 novembre 2019: “Je regrette fortement que les forces armées se soient associées à un coup d’État”, a déclaré Evo Morales quelques jours après avoir trouvé asile au Mexique le 12 novembre, lors d’une interview à la radio colombienne W. Il a également accusé l’Organisation des États américains (OEA) d’être “néo putschiste et de s’être associée à ce coup d’État” en produisant un rapport “très superficiel” sur une fraude électorale éventuelle, lors du scrutin présidentiel du 20 octobre 2019. Le 10 novembre 2019 Evo Morales déclare à nouveau: “Je regrette fortement ce coup d’État civil avec [l’appui de] certains secteurs de la police qui se sont rangés du côté de l’atteinte à la démocratie”, avait-il alors déclaré, cité par El Deber. Il avait alors dénoncé une conspiration d’“oligarques” et des menaces à son encontre. Pour mieux comprendre la situation politique qui prévaut actuellement en Bolivie; le militant politique Jean-Baptiste Ayikoe du mouvement -Togo En Lutte- a accordé une interview à notre rédaction. Lisez plutôt.

 

C'est avec tristesse que les progressistes et démocrates du monde avaient assisté au coup d’État de novembre 2019 où le président Evo Morales fut chasser du pouvoir... Que s'est-il réellement passé dans ce pays de l'Amérique Latine ?

La question du coup d’État dans ce pays d’Amérique Latine ne date pas d’aujourd’hui. En effet, rappelons qu’entre 1825, l’année de son indépendance, et l’arrivée de Morales au pouvoir, en 2006, la Bolivie a connu 188 putschs. Si nous faisons le calcule c’est un coup d’État par an. Du jamais vu ailleurs dans le monde ! Le moins qu'on puisse dire est que le coup d’État pro impérialiste de novembre 2019 qui avait mis fin au gouvernement de Morales -il y a pratiquement un an- s'inscrivait en droite ligne du coup d’État de 1964 et de 1971 où Le président bolivien José Torres a pris le pouvoir en 1970 en s'appuyant sur le mouvement étudiant, les travailleurs et les syndicalistes. Dans le but de conserver le pouvoir, Jose Torres instaura une Assemblée populaire, véritable organe consultatif qui compta dans ses rangs des progressistes et des démocrates révolutionnaires. La mise en place de ce pouvoir populaire a été perçu par l'armée bolivienne, alliée indéfectible de l'impérialisme Yankee comme une menace des institutions et des intérêts des multinationales qui contrôlent les richesses du pays. Dans ces conditions, les mesures que prenait le président Torres concernant les multinationales et autres monopoles étrangers avec la nationalisation de la Bolivian Gulf Oil et l'expropriation de l'industrie du sucre déplaisent à la bourgeoisie bolivienne et aux hommes d'affaires du pays. C'est suite à toutes ces mesures économiques que Torres avait été écarté du pouvoir en été 1971 par une rébellion armée inspirée, préparée et mise en place par des généraux aux ordre de l'administration américaine. Pour l'histoire rappelons que Jose Torres fut également un officier de l'armée et un des artisans de la contre guérilla contre Che Guevara en 1967 avant de rejoindre le camp progressiste en Bolivie. Il fut donc assassiné dans le cadre de l'opération Condor dirigé par les généraux des pays de l'Amérique latine et la CIA alors qu'il se trouvait en exil en Argentine.

Quels liens pouvions nous établir, aujourd'hui, entre les putschistes de 1971 et le coup d’État de novembre 2019 ?

C'est compte tenu de l'histoire politique et économique de la Bolivie que nous affirmons sans fard que le coup d’État du 10 novembre 2019 est de même nature que les précédents coup de force des forces réactionnaires qui comptent conserver leurs pouvoirs de domination sur les boliviens et Latino-américains. Afin de conduire une telle perfide entreprise contre le gouvernement de Morales, l'administration américaine et les médias aux ordres du système avaient fait croire au monde entier que Morales voulait violer la constitution en briguant un troisième mandat présidentiel ! Voilà l'argument massue qu'il utilisa pour manipuler les peuples et pour cacher leurs véritables intentions qui est de chasser Morales du pouvoir et de mettre la main définitivement sur l'une des richesses du pays qu'est le Lithium. On sait que la Bolivie dispose en abondance l’une des plus grandes réserves de lithium au monde. Avec la montée du capitalisme vert le lithium est devenue une ressource stratégique car il intervient dans la fabrication des batteries des voitures électriques. Son exploitation ne cesse d'attirer sans nul doute les multinationales contrôlés par les puissances étrangères comme la Chine, la Russie et les États Unis qui pensent que la Bolivie est leur jardin... Dans cette lutte inter impérialiste pour le contrôle de cette ressource stratégique, Morales et son gouvernement avaient proposé de nouer des accords de coopération permettant à la Bolivie de conserver un contrôle majoritaire sur ses ressources. Les multinationales américaines ont rejeté cette option. C'est suite au refus des multinationales américains que le gouvernement bolivien avait donc conclu un accord avec des sociétés chinoises pour l'exploitation du lithium. Voilà dans les grandes lignes des véritables sources politiques et économiques du coup d’État qui renversa en novembre 2019 le président Evo Morales au profit de la bourgeoisie réactionnaire bolivienne alliée et suppôt de l'impérialisme américain.

Pensez-vous que ce énième coup d’État en Amérique Latine, précisément en Bolivie a-t-il eu des répercussions ou des conséquences néfastes sur la politique et économique dans la région ?

Indéniablement les événements du 10 novembre en Bolivie ont ravivé dans les mémoires le souvenir douloureux d’une époque que beaucoup pensaient révolue en Amérique latine. Souvenons-nous du renversement d'Allende au Chili en septembre 1973 et la mise en place de la dictature du tyran Pinochet ! Sans nul doute la prise de pouvoir le 12 novembre 2019 de la sénatrice de droite Jeanine Añez avait été soutenue par divers clans notamment par Fernando Camacho, dirigeant d’extrême-droite et ancien dirigeant du Comité civique de Santa Cruz, une organisation paramilitaire, et Carlos Mesa, président de Bolivie de 2003 à 2005 et candidat malheureux à la présidentielle lors des élections générales du 20 octobre dernier. Rappelons que le premier geste de ce gouvernement composé des personnalités d'extrême droite est de rompre tous les liens avec les pays de la région en se retirant de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques) et de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines). Afin de couronner toutes ces insipides décisions, Jeanine Añez et ses affidés ont expulsé les 800 médecins cubains présents sur le sol bolivien d'une part et d'autre part son gouvernement renoua les liens économiques, politiques et diplomatiques avec les États-Unis et Israël. Bref, l'objectif de ce coup d’État est, non seulement, de disloquer l'ALBA en isolant subrepticement le Venezuela de Maduro qui est actuellement en face d'une contestation téléguidée de main de maître par l'administration Yankee pour perpétrer, faciliter un putsch militaire pour contrôler le pétrole vénézuélien.

L'éclatante victoire électorale du 20 octobre 2020 et les enseignements du passé ?

 La situation politique qui prévaut dans le pays suivi de la victoire électorale du MAS «Mouvement vers le socialisme» confirment à nos yeux que l'affrontement entre les deux camps : les forces conservateurs et les forces progressistes est toujours inéluctable. Dans ces conditions, on ne voit nullement comment un simple bulletin de vote peut permettre au camp progressiste de continuer à imposer une justice sociale dans le pays - à nationaliser les ressources miniers et les entreprises juteuse d'État Bolivien qui sans nul doute privent la bourgeoisie bolivienne et l'administration américaine de ses moyens économiques et financiers. Si nous nous basons sur l’histoire et la lutte des peuples en Bolivie et en Amérique Latine contre les multinationales et les trusts, le nouveau président Luis Arce, en dépit, de son engagement à changer le rapport de force en faveur du peuple afin de prendre des mesures contre les privatisations que les putschistes avaient enclenché après le coup d’État de novembre 2019; trouvera t-il les moyens et la force nécessaire pour contraindre les sociétés internationales, ces voyous et brigands hommes d’affaires à respecter la souveraineté de la Bolivie ? Sur la question de l’exploitation des réserves de Lithium, les plus importantes au monde qui aurait été à l’origine du coup d’État, Luis Arce, le nouveau président s’est également engagé à reprendre le contrôle de cette ressource stratégique dont l’Amérique de Trump raffole pour le développement du capitalisme vert dans le monde capitaliste. C'est la raison pour laquelle la victoire électorale du 20 octobre dernier doit permettre aux partisans de Morales d'approfondir les enseignements du passé. C'est à dire les enseignements sur les limites et les faiblesses du MAS «Mouvement vers le socialisme» en tant que mouvement politique qui prône l'instauration d'une justice sociale en Bolivie. Il est clair que les dirigeants du MAS doivent aujourd'hui faire l'effort de faire une autocritique sincère sur leur propre responsabilité en laissant la direction de l'appareil d’État : la police et l'armée entre les mains des agents de la bourgeoisie bolivienne et ses alliés externes. C'est cette carence idéologique qui facilita le putsch du 10 novembre où l'armée et la police aux ordres de l'oligarchie a pu réprimer les syndicats et les organisations démocratiques en embastillant leurs dirigeants. Compte tenu de ces leçons du passé, on peut aisément affirmer sans craindre qu'on ne peut nullement construire le socialisme à côté du système capitaliste décadent que prône actuellement les dirigeants du MAS «Mouvement vers le socialisme» où les militants sincères côtoient pendant les campagnes électorales des idées politiques hétéroclites d'une gauche réformiste enclin à la compromission avec la bourgeoisie libérale et l'impérialisme international. Indéniablement on ne peut construire le socialisme sans un parti révolutionnaire unifié qui a pour boussole le socialisme scientifique de Marx qui fixe comme objectif politique et organisationnelle la destruction de l'appareil d’État répressif de l'ancienne société et d'en construire un nouvel garant des aspirations des peuples boliviens et Latino-américains. Faire croire qu'on peut mener une telle lutte sans toucher aux intérêts de la bourgeoisie et vivre en harmonie avec elle, cela relève simplement d'une mystification dangereuse qui servira à désarmer idéologiquement les masses opprimés mais aussi à occulter les notions de la lutte de classe qui constituent dans un processus révolutionnaire, de libération nationale le moteur de la lutte et de l'histoire.